Intimité en milieu d’hébergement : entre désir et protection

« Ce n’est pas parce qu’on est âgé que les besoins affectifs, amoureux, physiques et sexuels, disparaissent », lance d’emblée la gérontopsychiatre Doris Clerc, qui a consacré une grande partie de sa carrière à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM). Pourtant, en contexte de CHSLD, laisser ces besoins se manifester comporte plusieurs enjeux pour les équipes, notamment si les personnes aînées sont atteintes de démence. Comment respecter la liberté d’aimer tout en assurant la protection des plus vulnérables? 

Le Guide sur l’intimité en ressource d’hébergement1, publié par la Direction du programme soutien à l’autonomie des personnes âgées du CCSMTL, vise à orienter les équipes dans leurs interventions et à démystifier certains tabous. Il rappelle que les personnes aînées ont à la fois des besoins affectifs, sexuels et de protection. « J’aime qu’il distingue clairement la relation affective de l’activité sexuelle. Il y a d’importantes nuances entre les deux qu’il faut rappeler aux équipes », précise Doris Clerc, chercheuse associée au Centre de recherche de l’IUGM. « L’expression de l’affection, comme se prendre la main ou donner un bec sur la joue, est une démonstration de tendresse dont les personnes aînées, même atteintes de démence, ont grandement besoin. Celle-ci contribue, de manière importante, à leur bien-être, » affirme-t-elle. C’est pourquoi les gestes de tendresse sont observés avec souplesse par les équipes cliniques. En revanche, celles-ci ne peuvent pas permettre les relations sexuelles lorsque le consentement éclairé n’est plus possible, en raison de la maladie. 

Besoin de protection 

Les personnes aînées en hébergement ont besoin de protection, à une étape de leur vie où elles sont vulnérables et n’arrivent plus à prendre soin de leur corps. La docteure Clerc évoque un couple dont le mari avait des désirs sexuels très forts pour sa femme, souffrant de démence, qu’il visitait chaque semaine. Après ses départs, la femme s’en trouvait perturbée. « Visiblement, avec l’état de sa maladie, elle n’avait plus la capacité de consentir. Pour la protéger, l’équipe a permis au mari de la visiter qu’à la salle à manger. Il s’est senti humilié par cette décision, mais il fallait agir pour la sécurité psychologique et physique de sa femme », confie-t-elle.  

Favoriser l’intimité 

Comment offrir un environnement intime dans le contexte institutionnel d’un hébergement où les portes ne sont jamais fermées et où les gens entrent sans frapper? Pour la docteure Clerc, il est possible et même souhaitable de fournir aux couples des espaces d’intimité, toujours en s’assurant de la capacité à consentir de chacun. De plus, les équipes y sont ouvertes. Mais les demandes ne sont pas si nombreuses. Dans certains cas, la démence entraîne une différence de désir dans un couple. « Je me souviens d’un couple dont la femme a développé la maladie après ses 60 ans. Leur vie sexuelle était très active jusqu’à son arrivée en CHSLD. L’avancement de la maladie a creusé un écart entre leurs désirs. La femme avait encore un attrait pour son mari qui se sentait incapable d’y répondre, repoussé par son hygiène déficiente et son incontinence », raconte la gérontopsychiatre. Avec la maladie, plusieurs ne voient plus le corps de l’autre de la même façon. « Un proche m’a déjà confié : ma compagne n’est plus l’objet de ma passion, car je me sens davantage comme un préposé en raison de tous les soins que je dois dorénavant lui donner », ajoute-t-elle.  

Accompagner la sexualité en milieu d’hébergement, c’est avancer sur un fil délicat entre protection des personnes et respect de leurs besoins affectifs réels. Le Guide offre aux équipes les repères pour soutenir cet équilibre fragile et surmonter les tabous. Mais les balises, aussi claires soient-elles, ne suffisent pas. Il faut également de la bienveillance, de l’écoute et une profonde humanité pour préserver ce qui compte : la dignité, le lien aux autres et la pulsion de vie qu’est la sexualité… jusqu’au bout. 

  1. GUIDE SUR L’INTIMITÉ EN RESSOURCE D’HÉBERGEMENT ↩︎