Pourquoi l’inceste reste-t-il si longtemps enfoui dans les secrets de famille? On l’explique souvent par le poids d’un tabou impossible à nommer. Mais pour le sociologue Nicolas Sallée, codirecteur scientifique du Centre de recherche sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté (CREMIS), ce silence s’explique avant tout par une réalité brutale : les rapports de pouvoir.
« L’inceste repose sur l’idée des corps disponibles, illustre le chercheur Des enfants sous l’autorité d’adultes qui, à l’abri des regards, s’autorisent à disposer de leur corps. Ce pouvoir rend l’abus possible et enferme l’enfant dans le silence, par crainte de briser la famille, de perdre un soutien ou de subir la violence de l’agresseur. »

Derrière les portes closes, ce silence est imposé par ceux qui détiennent l’autorité et il peut durer toute une vie. Pourtant, avec le temps, des fissures apparaissent. Un décès, la naissance d’un enfant, ou encore la crainte qu’une nouvelle génération soit à son tour exposée, poussent certaines victimes à prendre la parole, 20, 30, 40 ou parfois même 50 ans après les faits.
Et contrairement à ce que l’on aimerait croire, ces histoires sont loin d’être isolées. Les recherches montrent que les violences sexuelles vécues dans l’enfance sont fréquentes. Au Québec, 1 femme sur 9 et 1 homme sur 20 disent en avoir été victimes avant l’âge de 15 ans.
L’agresseur n’est presque jamais un étranger, mais plus souvent un homme de l’entourage immédiat, respecté et perçu comme ordinaire1. « On a longtemps entretenu l’image du pédophile inconnu qui rôde à la sortie de l’école. En réalité, l’agresseur se trouve à peu près toujours dans l’entourage immédiat de l’enfant, parfois au cœur de sa famille », souligne Nicolas Sallée.
Juger malgré le temps

Au Canada, aucun délai pour entamer une poursuite judiciaire (délai de prescription*) ne vient effacer les crimes sexuels commis sur des enfants. Cette particularité a permis à Nicolas Sallée, intéressé par les rapports de pouvoir liés à l’âge, et à son collègue historien Jean Bérard, d’accéder aux dossiers de 65 procès tenus au Québec, dans les années 2000 et 2010, pour des actes qui remontaient parfois aux années 1950. Dans l’un des cas, un oncle a été reconnu coupable 60 ans après les premiers abus. Dans un autre, un beau-père a été condamné pour avoir agressé ses deux belles-filles à la fin des années 1960. Un autre concernait une nièce qui, 40 ans après les faits, a trouvé la force de témoigner contre son agresseur. Ces procès, intentés alors que victimes et accusés étaient devenus parents ou grands-parents, montrent à quel point le passé hante le présent.
Mais comment juger sans preuves matérielles, quand les souvenirs sont flous? C’est de ce défi qu’est née la « jurisprudence de l’éloignement*». Devant des plaintes tardives, les juges ont dû assouplir leurs critères. Ils et elles tolèrent désormais certaines imprécisions dans les dates ou les détails, accordent une présomption de crédibilité à la parole des victimes et évaluent la cohérence de leur témoignage non seulement sur le plan factuel, mais aussi sur le plan émotionnel, à travers les traces encore vives du traumatisme. « La justice ne cherche pas à prouver chaque acte, mais à évaluer globalement la crédibilité des victimes et les incohérences des accusés », résume le chercheur.
* DÉLAI DE PRESCRIPTION
Au Canada, il n’y a pas de délai pour lequel une poursuite criminelle est possible.
* JURISPRUDENCE DE L’ÉLOIGNEMENT
Depuis le début des années 1990, les tribunaux canadiens ont élaboré des décisions qui reposent sur un assouplissement des critères pour juger de la crédibilité des témoignages, dans un contexte où les preuves sont rares ou absentes. C’est ce qu’on appelle la jurisprudence de l’éloignement.
Au-delà du droit
Face à des crimes si anciens, la justice ne suffit pas pour tout réparer. « Ces procès sont importants symboliquement, mais le droit vient toujours après. Pour agir dans le présent, il faut donner une voix aux enfants, ne pas idéaliser la famille comme un espace qui serait, par essence, forcément protecteur, et reconnaître les rapports de pouvoir parfois violents qui la traversent », souligne-t-il.
Son message est clair : il faut écouter les enfants et accorder du crédit à leur parole, pour se donner les moyens de les croire… car c’est peut-être là, plus qu’au sein des tribunaux, que se joue la possibilité de briser le cycle des violences et des silences qui les recouvrent.
Les détails…
Bérard, J. et N. Sallée. (2021). « L’inceste, le silence et la justice : retour sur l’expérience canadienne. » AOC.
- C’est ce qui ressort des travaux menés par le chercheur, voir notamment Bérard, Jean et Nicolas Sallée (2023), «Les silences de l’inceste. La justice face à des violences du passé lointain», Revue du CREMIS, 14(2), 24-29. ↩︎




