Jeunes, itinérance et dépendance : quand la musique devient un refuge

Sur un trottoir de Montréal, une jeune femme en situation d’itinérance joue du banjo. Quelques minutes plus tôt, les passants détournaient le regard. Maintenant, certains ralentissent, d’autres s’arrêtent. Elle n’est plus seulement une personne itinérante, elle est aussi une musicienne. 

Cette scène illustre l’un des constats de la recherche menée par Élise Cournoyer Lemaire, chercheuse à l’Institut universitaire sur les dépendances. Ses travaux portent sur le rôle de la musique dans la vie de jeunes adultes en situation d’itinérance qui présentent une consommation problématique de substances psychoactives.  

Sa réflexion part d’une observation : alors que la musique est largement reconnue pour ses effets bénéfiques dans la population en général, elle est souvent traitée sous l’angle du risque quand il est question de dépendance.  

En effet, depuis les années 1980, plusieurs études ont établi des liens entre le fait de s’identifier à certains styles musicaux, notamment le punk, le métal ou le hip-hop, et une consommation de substances plus élevée. Pour Élise Cournoyer Lemaire, cette façon d’aborder la musique reflète une tendance plus large en recherche. « Dès qu’on étudie la santé mentale ou les dépendances, on a des approches très centrées sur les déficits et les risques », explique-t-elle. 

Sa démarche consiste à déplacer la question. Plutôt que d’étudier ce que la musique provoque, elle s’intéresse à ce qu’elle permet. 

Savoir écouter 
Élise Cournoyer Lemaire

Pour y parvenir, elle est allée à la source. Quinze jeunes adultes, âgés de 18 à 30 ans, ont participé à des entrevues semi-dirigées. Quatre ont ensuite pris part à une démarche fondée sur la photovoix afin d’illustrer leur réalité par des images et de contribuer à l’orientation de la recherche. Ce sont elles et eux qui ont formulé la question centrale du volet participatif : l’importance de la musique à travers les épreuves.  

L’approche choisie visait à reconnaître leur expertise sur leur propre cheminement. Les jeunes se sont exprimés sur la consommation, des traumatismes et même des pensées suicidaires. Aucun sujet n’a été esquivé, mais le ton était différent. « Les jeunes m’ont parlé de musique, mais aussi de choses très difficiles. Le fait d’adopter un angle bienveillant a favorisé cette ouverture », observe la chercheuse. 

Point d’ancrage 

L’itinérance est marquée par des ruptures constantes. Dans ce contexte instable, la musique devient un repère. Plusieurs jeunes conservent un téléphone cellulaire pour écouter leurs artistes préférés, même sans accès à un réseau. Pour l’un d’eux, la musique est un « point d’ancrage » dans un quotidien toujours en mouvement. 

L’image est parlante, elle correspond d’ailleurs à une réalité bien documentée. La musique aide à réguler les émotions, à diminuer l’anxiété et à composer avec des symptômes dépressifs ou post-traumatiques. Déjà démontrée chez les jeunes en général, cette capacité de régulation prend une importance particulière lorsque la précarité s’accroît. 

S’enraciner pour être en contrôle.
Illustration fournie par un participant lors de la démarche
de photovoix.

Si la musique apaise, c’est aussi parce qu’elle fait écho au vécu. Plusieurs disent retrouver leur propre histoire dans les paroles et le parcours des artistes, notamment dans les univers punk, métal ou hip-hop. En mettant des mots sur la souffrance, leurs chansons brisent l’isolement. Contrairement à une idée répandue, écouter des chansons dites tristes n’aggrave pas nécessairement la détresse. 

La musique agit aussi comme un point de ralliement. Certains styles, souvent considérés comme marginaux, traînent une réputation négative. Pourtant, pour les jeunes rencontrés, ils représentent bien plus qu’un simple goût musical. Ils deviennent des espaces où l’on se sent accepté. Plusieurs personnes participantes issues de la diversité sexuelle ou de genre disent y trouver un milieu plus inclusif que bien d’autres environnements sociaux. S’y engager permet de se définir autrement que par l’itinérance ou la consommation. 

Relation nuancée 

Si la musique agit sur les émotions et le sentiment d’appartenance, qu’en est-il de son lien avec la consommation elle-même? La question demeure centrale pour Élise Cournoyer Lemaire. 

Environ une personne participante sur deux indique que la musique l’aide à mieux gérer sa consommation. L’écoute de la musique et la pratique d’un instrument peuvent réduire l’envie de consommer, diminuer la fréquence d’usage ou atténuer certains symptômes de sevrage. 

Pour d’autres, musique et consommation répondent à des besoins distincts. Quelques personnes participantes reconnaissent que certaines chansons, associées à des souvenirs précis ou à des comportements de consommation, peuvent déclencher des envies. Elles se disent toutefois capables d’identifier ces déclencheurs. « Elles savent très bien quelle musique les amène à consommer, et sont en mesure de l’éviter lorsqu’elles souhaitent garder le contrôle ou réduire leur consommation », indique la chercheuse. 

Repenser l’intervention 

Dans divers milieux cliniques, l’accès à certains styles musicaux demeure restreint en raison de perceptions négatives. Les travaux d’Élise Cournoyer Lemaire invitent à revoir ces pratiques. Elle mène d’ailleurs une étude de faisabilité afin de développer des stratégies d’intervention qui s’appuient sur la musique dans les services en dépendance. 

L’idée n’est pas d’ajouter un nouvel outil, mais de reconnaître le rôle positif que la musique joue pour les jeunes. Plusieurs en témoignent sans détour : elle leur a sauvé la vie. 

Les détails… 
Élise Cournoyer Lemaire, professeure régulière, Unité d’enseignement et de recherche en sciences de la santé, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue
Cournoyer Lemaire, É. (2023). Musique, consommation de substances psychoactives et bien-être chez les jeunes adultes en situation d’itinérance. Thèse de doctorat, Université de Sherbrooke.