Marcher seul sous la pluie. À première vue, l’image semble parler d’isolement. Elle révèle pourtant une réalité plus nuancée. Créée dans le cadre d’un projet de recherche du laboratoire Tout un village, cette photographie intitulée Marcher en paix illustre parfaitement le paradoxe de la transition vers l’âge adulte: vouloir avancer seul… tout en ayant besoin d’un réseau solide derrière soi.

© Karene-Isabelle Jean-Baptiste
Qui nous soutient quand on devient adulte? C’est la question qui a guidé le projet dirigé par la chercheuse Kristel Tardif-Grenier, de l’Institut universitaire Jeunes en difficulté. D’abord centrée sur des jeunes issus de l’immigration, sa recherche, intitulée L’adaptation sociale et scolaire des jeunes adultes issus de l’immigration – Contribution du soutien social, s’est élargie pour mieux comprendre les réseaux qui entourent l’ensemble des jeunes qui cheminent vers l’âge adulte. « Souvent, on a tendance à se concentrer sur leurs limites et leurs défis. Notre équipe voulait aussi documenter leurs forces et ce qui les aide à avancer », explique-t-elle.
Entre autonomie et fragilité
Entre 18 et 25 ans, les jeunes traversent ce que les chercheurs appellent « la transition vers l’âge adulte », une période marquée par une autonomie grandissante, mais aussi par une plus grande vulnérabilité. Selon la chercheuse, cette transition peut avoir des répercussions sur le bien-être psychologique. « Il y a un conflit interne très fort pendant cette période. On veut s’affranchir, être autonome, mais on a plus que jamais besoin de soutien », résume-t-elle.
Pour documenter cette réalité, l’équipe de recherche a interrogé plus de 700 jeunes par l’entremise d’un questionnaire, puis mené des entrevues approfondies auprès de 30 d’entre eux. Chaque personne participante a été invitée à représenter visuellement son réseau de soutien. En le dessinant, plusieurs ont fait apparaître des parents, des proches, du personnel enseignant, des employeurs ou encore des membres de la famille élargie, parfois restés dans leur pays d’origine. « Ce qui nous a frappées, c’est la grande diversité des réseaux », souligne Kristel Tardif-Grenier.

Certains jeunes ont inscrit une trentaine de personnes de leur entourage. D’autres en ont identifié très peu. Pour eux, un réseau plus restreint n’était pas automatiquement associé à davantage de détresse. « On a vu des jeunes qui plaçaient tout le monde à distance, sans personne très proche, mais qui allaient très bien. Ils savaient que leur réseau était là s’ils décidaient de demander de l’aide », précise-t-elle. L’autonomie n’exclut donc pas nécessairement l’appui des autres. Pour certains, la distance est une façon d’affirmer leur capacité à affronter les défis.
Raconter en images
Pour approfondir l’analyse, l’équipe a intégré la photovoix, une méthode participative peu conventionnelle. Plutôt que d’utiliser des mots, les jeunes devaient répondre à la question « Quel effet le soutien a-t-il sur ton adaptation scolaire ou sociale? » à l’aide de photographies.
Chaque personne a sélectionné trois images pour lesquelles elle devait écrire une légende. Ces photos, aujourd’hui réunies dans une exposition virtuelle accessible en ligne, traduisent des réalités parfois intimes, parfois inattendues.
L’art humanise la recherche . Présenter un chiffre, ce n’est pas la même chose que présenter une image avec les mots d’un jeune. Ça vient toucher d’une autre manière.
– Kristel Tardif-Grenier
Soutenir autrement
Au-delà des images, les entrevues ont permis de préciser ce que ces jeunes entendent réellement par « soutien ». Les discussions ont révélé que cela ne se limite pas à écouter ni à réconforter. « Il existe différentes formes de soutien social : émotionnel, instrumental, informatif et rétroactif », souligne la chercheuse.
Le soutien instrumental (par exemple offrir une aide concrète comme un transport, un repas ou un appui financier) s’est révélé important, surtout de la part des parents. À l’inverse, un soutien trop envahissant, comme des rétroactions constantes, peut devenir un obstacle au développement de l’autonomie. « Le rôle de parent change. Il faut être là, sans toutefois nuire à l’autonomie. Et dire qu’on est disponible, sans aller au-devant de tous les besoins », résume Kristel Tardif-Grenier.
Du savoir aux pratiques

Pour la chercheuse et son équipe, documenter le phénomène ne suffit pas. Elles veulent aussi pouvoir en tirer des outils pratiques.
Plusieurs guides sont en cours de préparation afin de rendre les résultats accessibles sur le terrain. L’un s’adresse aux parents, un autre au personnel enseignant collégial et universitaire, puis un troisième aux jeunes adultes. Ils visent tous à normaliser le besoin de soutien et à mieux faire connaître les ressources déjà présentes. L’objectif, est de montrer que le soutien prend différentes formes et qu’il n’est pas incompatible avec l’autonomie.
Si les guides traduisent les résultats en actions concrètes, le projet a aussi un effet plus subtil. Il contribue à changer la manière dont on perçoit les jeunes adultes. « Quand on voit toute leur force, toute leur résilience à travers leurs yeux, c’est très porteur », conclut-elle.
Les détails…
Kristel Tardif-Grenier, professeure titulaire au Département de psychoéducation et de psychologie de l’Université du Québec en Outaouais
Pour visiter l’exposition virtuelle : Exposition virtuelle photovoix – tout un village




