Former la relève en sexologie : de l’université au terrain 

Ils et elles se comptent sur les doigts d’une main, mais ils portent une grande mission : accompagner des jeunes en quête de repères, soutenir des personnes en situation de handicap, aider des patients dont la maladie bouleverse l’intimité. Au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de Montréal (CCSMTL), moins d’une dizaine de sexologues se partagent cette tâche. 

Dans ce contexte de rareté, chaque stage en sexologie prend une valeur particulière. Bien plus qu’une étape académique, il devient un lieu d’échange et d’engagement pour une profession encore émergente, mais précieuse. 

Apprentissages uniques 

Dans le réseau de la santé, les stagiaires découvrent un champ d’intervention bien plus vaste que celui de la pratique privée. Elles et ils se retrouvent devant des réalités moins abordées sur les bancs d’université telles que la maladie et la sexualité, la diversité sexuelle et de genre, les handicaps et la précarité, etc. Ces expériences leur permettent de mesurer la théorie aux défis humains du terrain. 

Juliette Favreau

C’est ce qu’a vécu Juliette Favreau lors de son stage à la Clinique jeunesse du CLSC des Faubourgs. « La Clinique jeunesse était idéale pour mon parcours, car elle reconnaît pleinement le rôle des sexologues. Je me suis sentie accueillie dès mon arrivée », se souvient-elle. 

Au cours de son stage, elle a assuré des suivis individuels et animé des ateliers sur la contraception et le plaisir sexuel. Alors que souvent la sexualité est approchée comme une chose qui doit être encadrée, elle a souhaité l’aborder autrement. « J’ai plutôt voulu parler de plaisir, inviter les jeunes à en discuter et à réfléchir à leurs envies, mais aussi à la séduction ou encore à la jalousie », explique-t-elle.   

Le besoin était évident, selon elle. « Plusieurs jeunes n’avaient jamais eu de cours d’éducation sexuelle à l’école. Pour eux, c’était un espace pour reconnaître mythes et réalités », ajoute l’ancienne stagiaire, aujourd’hui embauchée à Aire ouverte au CCSMTL. 

Former et se former 

Accueillir une stagiaire devient une expérience tout autant formatrice pour les responsables de la supervision. 

Daniel Gonzalez Ortiz

Voilà ce qui ressort du témoignage de Daniel Gonzalez Ortiz, sexologue en réadaptation physique. Chaque jour, il accompagne des personnes vivant avec des incapacités (douleurs chroniques, maladies dégénératives, lésions médullaires, traumatismes crâniens, AVC, blessés orthopédiques graves). Dans ces parcours de vie, la sexualité est presque toujours mise à l’épreuve. 

Encadrer une stagiaire dans ce contexte, demande souplesse et adaptation. Pour Daniel Gonzalez Ortiz, la réadaptation est d’ailleurs un terrain d’apprentissage inestimable. On y aborde la sexualité autrement, dans un cadre où les pertes et les deuils ouvrent la porte à de nouvelles façons de vivre l’intimité. 

C’est dans ce climat exigeant, mais riche, qu’il a accueilli une stagiaire. 

« Elle partait presque de zéro tant la réadaptation n’est pas discutée à l’université. J’ai dû m’ajuster, prendre du temps, encadrer de près les actes réservés au sexologue. En retour, j’ai découvert une énergie neuve. J’avais vraiment l’impression d’échanger avec une collègue. » 

Profession à connaître 

Mais pour que ces apprentissages aient lieu, encore faut-il que les conditions soient réunies. La sexologie dans le réseau demeure une profession méconnue. Le manque de postes disponibles, la lourdeur administrative et la reconnaissance limitée de celle-ci freinent le déploiement de nouveaux stages. 

Juliette Favreau l’a constaté. « Comme il y a peu de postes, les sexologues du réseau se retrouvent parfois sur d’autres types de mandats. La présence des sexologues permet de faire rayonner la profession, mais ça montre qu’elle est encore sous-estimée. Moi-même, j’occupe un poste d’agente de relation humaine tout en intervenant sur le plan du bien-être sexuel des jeunes. » 

Ce constat rejoint celui de Daniel Gonzalez Ortiz. Pour lui, la rareté du personnel rend la supervision plus prenante, mais nécessaire. Derrière cette charge, il voit surtout un réseau de la santé vivant et solidaire, où les disciplines se croisent et s’enrichissent entre elles. Loin de l’image intimidante qu’on s’en fait parfois, la sexologie y trouve un lieu d’expression unique, à la fois exigeant et humain.