Lorsqu’il est question d’exploitation sexuelle, les efforts de prévention visent souvent à protéger les victimes. Le projet ACTES, mené par l’Institut universitaire Jeunes en difficulté (IUJD), choisit plutôt de regarder de l’autre côté du problème en s’adressant aux garçons susceptibles de devenir proxénètes.
« Pendant longtemps, nos stratégies de prévention misaient surtout sur l’idée de rendre les adolescentes moins vulnérables au recrutement, mais il est essentiel de responsabiliser aussi les garçons », explique Mathilde Turcotte, chercheuse d’établissement à l’IUJD, impliquée dans le projet. ACTES (activité clinique sur la traite des personnes et l’exploitation sexuelle) prend donc le pari d’ouvrir le dialogue avec de jeunes contrevenants âgés de 12 à 20 ans, dont certains sont à risque de basculer dans ce type de délit.
Des ateliers francs et percutants
ACTES se déploie sous la forme de 7 ateliers d’environ 90 minutes, animés dans des milieux d’hébergement jeunesse. Les échanges s’appuient sur un court métrage scénarisé avec l’aide « d’experts par expérience » ayant déjà gravité autour du proxénétisme. Suivre l’histoire d’un adolescent confronté à des choix lourds de conséquences devient un tremplin pour aborder des thèmes sensibles comme le consentement, la violence dans les relations ou l’exploitation sexuelle.

« Ça permet de parler franchement de sujets tabous, sans que les jeunes se sentent obligés de se livrer », souligne Nathalie Gélinas, chargée de projet clinico-scientifique au Centre d’expertise de l’IUJD.
Plutôt que de miser principalement sur l’empathie envers les victimes, ACTES amène les garçons à réfléchir aux conséquences que leurs choix auraient sur leur vie. Légales, sociales, affectives… toutes les sphères sont en jeu.
Le pouvoir du vécu
Si les ateliers cliniques font bouger les choses, l’effet est encore plus fort quand d’anciens contrevenants ayant connu, de près ou de loin, le milieu du proxénétisme, deviennent intervenants et témoignent. « Quand un pair intervenant arrive et annonce : “On va se dire les vraies affaires” les jeunes écoutent autrement », raconte Nathalie Gélinas. Ces témoignages brisent la méfiance et donnent lieu à de réelles confessions. « Pour la première fois, certains garçons nous ont dit pouvoir s’identifier à quelqu’un qui leur ressemble, mais qui a choisi une autre voie », continue-t-elle.
En pleine expansion
Fort de ses premiers tests à Montréal, ACTES prend maintenant son envol ailleurs au Québec, notamment en Outaouais. Le projet bénéficie d’un financement jusqu’en 2028. D’ici là, l’équipe pourra en évaluer les effets et soutenir les différentes régions qui souhaitent l’adopter.
Pour Mathilde Turcotte, il s’agit d’une avancée essentielle. « Au Québec, sur le plan de la recherche, nous étions presque seuls à documenter le rôle des proxénètes. Ce projet ouvre une voie nouvelle, à la fois scientifique et clinique », souligne la chercheuse.
Et déjà, le pari semble gagné. Malgré les résistances initiales, ACTES est accueilli comme un outil attendu et nécessaire. « On ne peut pas s’attaquer à l’exploitation sexuelle sans travailler auprès de ceux qui en deviennent les auteurs », conclut Nathalie Gélinas.





