Et si regarder un film pouvait éveiller des souvenirs enfouis, lancer des conversations vibrantes et rapprocher les gens? Et si le cinéma était bien plus qu’un loisir, mais un précieux levier de bien-être pour les personnes aînées? À l’heure où les écrans sont très critiqués, et leur utilisation en constante augmentation1, une équipe de recherche menée par Santiago Hidalgo vise à montrer comment le septième art parvient à nourrir la mémoire et le partage des émotions.

Voilà le pari du projet Bien-être en vues, qui se fonde sur une approche largement documentée en gériatrie : la réminiscence. Son objectif est de raviver la mémoire à partir de différents moyens : un objet, une photo, une parole, de la musique, etc. Ici, c’est le film qui ouvre la boîte aux souvenirs. L’équipe parle de ciné-réminiscence.
Source de souvenirs
Quels films choisir pour stimuler la mémoire des personnes aînées? Ce choix n’est pas laissé au hasard et se fait à même la riche collection de 14 000 films de l’Office national du film du Canada. Pour rejoindre le public cible, on privilégie les films mettant en scène plusieurs générations, des enfants ou des moments en famille, dont l’action se déroule grosso modo entre les années 1950 et 1970. Toutefois, les œuvres qui comprennent notamment de la violence, une musique omniprésente, beaucoup de dialogues et un récit complexe, sont exclues.
Regarder un film ensemble
Pour Santiago Hidalgo, organiser des projections de cinéma ne suffit pas. Il faut aussi, et peut-être surtout, concevoir un modèle qui prévoit la présence d’une personne qui les anime et qui les soutient. Le « covisionnement » est central. « Les personnes réunies pour regarder un film vivent une expérience au même moment, dans une même temporalité, alors qu’elles sont traversées par différentes émotions. Celle-ci établit une complicité unique », affirme-t-il. Marie-Odile Demay, associée de recherche au projet, renchérit : « L’expérience cinématographique, ce n’est pas de regarder un truc sur Netflix dans son salon. C’est d’être ensemble, dans une salle, même la plus modeste. »
Les images se connectent directement à nos propres souvenirs. Combinées au récit du film, elles réveillent parfois des souvenirs restés enfouis.
– Santiago Hidalgo
La magie de la discussion
« Dans chaque film, il y a des clés pour ouvrir les souvenirs », soutient Marie-Odile Demay. Grâce à la discussion en groupe qui suit le visionnement, un souvenir en appelle un autre. Un documentaire sur l’Expo 67 amène une dame à se rappeler sa participation à une chorale invitée à chanter pendant l’événement. Un homme raconte ensuite, avec émotion, y avoir rencontré celle qui deviendra sa femme, deux ans plus tard. « Au fil des discussions, en posant diverses questions, j’incitais les personnes aînées à s’exprimer et à partager leurs souvenirs. Parler de leur passé les valorise. Leur histoire de vie redevient importante », explique-t-elle en parlant de son expérience d’animation des séances de ciné-réminiscence. Chaque représentation se transformait en lieu de partage et en espace de participation sociale.
D’autres films ont entraîné des réflexions plus profondes sur le vieillissement, la perte d’autonomie ou la fin de vie. Une sorte de prise de conscience positive s’en dégageait, car les films invitaient à en parler d’une autre manière. « Les images se connectent directement à nos propres souvenirs. Combinées au récit du film, elles réveillent parfois des souvenirs restés enfouis », soutient Santiago Hidalgo.
Quatre grandes catégories de films retenues :
- Moments marquants de l’histoire collective (visite de la reine en 1957, Expo 67, Jeux olympiques de 1976, etc.);
- Cycles de vie (enfance, adolescence, mariage, etc.);
- Films d’activités (sports, voyages, sortie à la cabane à sucre, etc.);
- Histoires imaginaires.
De l’expérience personnelle à la recherche
L’idée de Bien-être en vues est née de l’histoire personnelle du chercheur, historien du cinéma, qui a accompagné ses deux parents atteints de démence jusqu’à la fin de leur vie. À chacune des visites à sa mère hébergée en CHSLD, il voyait des personnes réunies dans une salle pour regarder la télévision. Rapidement, il a découvert qu’il n’existe pas de protocole pour orienter le choix des émissions ou des films. Les présentations étaient tenues de manière intuitive, le plus souvent pour offrir une activité ou encore structurer la journée. Guidé par son intérêt pour l’expérience cinématographique, il s’est rapproché de la gériatrie et est devenu chercheur au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (CRIUGM).
Des résultats prometteurs
La première phase du projet a été menée en 2025 avec cinq projections tests auprès de groupes de personnes saines, actives et d’origines variées, âgées entre 65 et 95 ans. Celles-ci ont été recrutées par l’Observatoire Vieillissement et Société ainsi que l’organisme Entraide Ahuntsic.
Après chaque présentation, les personnes répondaient à des questions visant à cibler l’émotion ressentie lors du visionnement et les souvenirs évoqués par le film. Une discussion, sous forme d’atelier, était animée par Marie-Odile Demay. Ana Inès Ansaldo, spécialiste des troubles neurocognitifs et chercheuse au CRIUGM, a contribué à l’élaboration du questionnaire et aux fondements théoriques du projet.
Les données sont en cours d’analyse, mais les conclusions préliminaires sont claires : chaque projection stimule la mémoire et valorise l’expérience de vie des personnes aînées. Bien-être en vues montre que le cinéma peut devenir plus qu’un loisir. Il peut être un véritable outil pour se reconnecter à son histoire et aux autres.
Les détails…
Santiago Hidalgo, Professeur sous octroi adjoint, Faculté des arts et des sciences, Université de Montréal
Pour en savoir plus sur le partenariat cinEXmedias, visitez www.labocinemedias.ca/cinexmedia/
- Une récente étude de la Direction de santé publique montre que l’utilisation intensive des écrans pour les loisirs (plus de quatre heures par jour) atteint 23 % en 2025 contre 16 % en 2018. Elle est plus répandue chez les jeunes de 18 à 24 ans (39 %) et chez les personnes âgées de 65 ans et plus (30 %). DRSP, CCSMTL. Le temps d’écran chez les adultes montréalais en 2025, p. 5. ↩︎




